De façon significative, Athanase est présent – dans des contextes différents – dans les première et dernière versions d’Antoine, mais il brille par son absence dans la seconde, quand Flaubert la reprend aussitôt après avoir publié Madame Bovary (où le père est à la fois La Rivière et le Canivet). Au contraire, dans la dernière, on le voit appeler Antoine à l’aide, dans les toutes premières pages de l’œuvre : « Une autre fois, Athanase m’appela pour le soutenir contre les ariens. Tout s’est borné à des invectives et à des risées. Mais, depuis lors, il a été calomnié, dépossédé de son siège, mis en fuite. Où est-il, maintenant ? Je n’en sais rien ! On s’inquiète si peu de me donner des nouvelles ! Tous mes disciples m’ont quitté, Hilarion comme les autres ! » (TSA, 54). On est tenté, en lisant cela de voir Antoine entre père et fils. Père ou grand frère, d’ailleurs, mais frère semblable au père : médecin, actif, impliqué dans le monde médical comme l’autre l’est dans la sinécure littéraire. Bref, on peut rêver à un cryptage biographique de cette aide apportée par le saint ermite à l’évêque. Du reste, cette promotion d’Athanase en père naturel de Bouvard est intéressante aussi en cela : Antoine et Athanase étaient davantage perçus comme deux égaux, deux compagnons illustrant les deux versants de la vie en Dieu : le zèle prosélyte pour l’évêque d’Alexandrie, vainqueur des Ariens hérétiques au concile de Nicée, et la vie monacale pour l’ermite vainqueur des démons tentateurs en sa retraite désertique.
Enfin, dernière pièce à verser au dossier d’une lecture psychanalytique, cette interjection d’Antoine, dans la seule version de 1874, deux ans après la mort du père :
« Oh ! Non ! ... non ! à chaque minute je défaille ! Que ne suis-je un de ceux dont l’âme est toujours intrépide et l’esprit ferme, comme le grand Athanase, par exemple. » (TSA, 88). Mais il est sans doute tout aussi judicieux d’y voir une allusion projective, mais consciente, aux doutes qui parfois assaillent les solitaires attelés aux tâches de l’esprit, et au regard furtif qu’ils jettent alors sur ceux de leurs contemporains qui leur paraissent moins seuls et plus actifs.
lundi 26 mars 2012
Antoine, Athanase, La Rivière et le Canivet
Note supprimée d’un article :
vendredi 3 février 2012
Delenda est Salammbô
J'ignore si ceci a été relevé.
Voici la notice consacrée à Salambo dans une « Histoire des Babyloniens », que l'on trouve dans une Histoire universelle depuis le commencement du monde jusqu’à présent. Traduite de l’anglais d’une société de gens de lettres, t. 3, Amsterdam et Leipzig, 1767, p. 249 :
Voici la notice consacrée à Salambo dans une « Histoire des Babyloniens », que l'on trouve dans une Histoire universelle depuis le commencement du monde jusqu’à présent. Traduite de l’anglais d’une société de gens de lettres, t. 3, Amsterdam et Leipzig, 1767, p. 249 :
Salambo étoit aussi une Déesse des Assyriens ou des Babyloniens, & la même qu'Astarté, ou quelqu’une des autres Déesses, qui ont été prouvées être les memes qu'Astarté ; mais nous faisons particulièrement mention de cette dernière, parce que Salambo, ou Salambas, étoit une Déesse qui promenoit partout sa tristesse, en pleurant son cher Adonis, & c'est tout ce que nous avons à en dire.On appréciera, pour baptiser une dévote de la lune, le choix d'une déesse mélancolique. Mais on remarquera que le nom même de Salammbô portait en lui l'impossibilité d'un discours sur Carthage, et le défi de sa reconstruction, et c’est tout ce que nous avons à en dire.
mercredi 1 juin 2011
cocoricroc
while Dracula provided the literary archetype of the male vampire, Clarimonde provided the literary archetype of the female vampireBrian Stableford, "La Morte Amoureuse", in Encyclopedia of the Vampire: The Living Dead in Myth, Legend, and Popular Culture, dir. S.T. Joshi, ABC-CLIO, 2010, p. 214.
jeudi 26 mai 2011
Tronçons coupés
Claude Pichois a depuis longtemps fait remarquer que les tronçons de serpent coupé à quoi le Spleen de Paris est comparé par Baudelaire dans sa lettre-dédicace, était une image issue de la jeunesse romantique de l'auteur. Voici un petit sac (ce billet) où jeter pèle-mêle quelques occurrences :
1) Byron, Marino Faliero, Le Doge de Venise (éd. Nodier, 1822) :
Et dans celle de Laroche (1836) :
2) Paul de Saint Victor, dans La Presse (3 juin 1855), à propos d'Alfieri :
L'intérêt de cette occurrence est l'application de l'image au vers dramatique (la Pléïade donne une occurrence prose/poésie).
3) Les muscles de Mâtho, dans Salammbô, ressemblent à un serpent coupé.
4) L'image était bien plus ancienne, on la trouve dans les lettres et les écrits polémiques de Voltaire, tantôt appliquée par Voltaire aux jésuites :
Et en effet :
5) Dans son Histoire des sciences médicales (Paris, 1870), Daremberg semble confirmer l'origine naturaliste antique de ce trait vipérin :
- Le motif du serpent coupé, que l'on trouverait sans doute dans la poésie latine, dans les Géorgiques, par exemple, voire dans la patristique, semble s'être un temps fixé autour de la vipère, et pour signifier que même coupée en tronçons, la vipère restait dangereuse.
- Cette remarque confirme le danger latent au cœur de l'offrande baudelairienne, le serpent d'ironie qui, bien que tranché, haché, cache encore son venin sous les fleurs de rhétorique.
Excipit le petit sac venimeux
1) Byron, Marino Faliero, Le Doge de Venise (éd. Nodier, 1822) :
Dans l'édition Nodier (1822):
CALENDARO
Oui, cette pitié que méritent les tronçons divisés de la vipère mise en pièces qui s'agitent encore avec la dernière énergie du venin. Autant j'aimerais avoir pitié d'une des dents du reptile, que d'épargner un de ces patriciens. Ils sont tous les anneaux d'une longue chaîne. Ils ne forment qu'une masse, une vie, un corps. Ils mangent, ils boivent, ils vivent et s'unissent entre eux ; ils oppriment, ils égorgent de concert. Qu'ils meurent ensemble et du même coup.
Et dans celle de Laroche (1836) :
Calendaro
Oui, une pitié comme celle que méritent et qu'obtiennent les tronçons séparés de la vipère coupée en morceaux, alors que dans la dernière énergie d'une vie venimeuse, ils tressaillent au soleil d'un mouvement convulsif. Moi, en sauver un seul ! j'aimerais autant épargner une des dents du serpent : ce sont tous les anneaux d'une même chaîne ; ils ne forment qu'une masse, qu'une, vie qu'un corps ; ils boivent, mangent, vivent et procréent ensemble ; ils prennent leurs ébats, mentent, oppriment et tuent de concert ; – qu'ils meurent donc tous à la fois !
2) Paul de Saint Victor, dans La Presse (3 juin 1855), à propos d'Alfieri :
Que de vie nerveuse, dans ces vers concis, brisés tordus par l'ellipse, fendus en deux par de tranchantes répliques, qui s'agitent, se cherchent, se rejoignent, comme des tronçons de serpent coupé.(le passage en précède un autre que Flaubert avait retranscrit pour le second volume de Bouvard et Pécuchet).
L'intérêt de cette occurrence est l'application de l'image au vers dramatique (la Pléïade donne une occurrence prose/poésie).
3) Les muscles de Mâtho, dans Salammbô, ressemblent à un serpent coupé.
4) L'image était bien plus ancienne, on la trouve dans les lettres et les écrits polémiques de Voltaire, tantôt appliquée par Voltaire aux jésuites :
Qui croirait que les jésuites eussent encore le pouvoir de nuire , et que cette vipère coupée en morceaux pût mordre dans le seul trou qui lui reste ?et tantôt à Nonotte :
Vous voyez que les membres épars de la vipère coupée en morceaux, ont encore du venin.Remarque, chez Byron aussi il s'agira de vipère. Ce qui fait soupçonner une origine naturaliste ?
Et en effet :
5) Dans son Histoire des sciences médicales (Paris, 1870), Daremberg semble confirmer l'origine naturaliste antique de ce trait vipérin :
Séverin a encore publié, en 1650, à Padoue, un volume intitulé : Vipera pythia, id est de viperae natura, veneno, medicina, demonstrationes et experimenta nova, en trois livres. Dans le premier, l'auteur étudie la nature, à la fois terrestre et céleste, de la vipère, les causes de ses vertus alexitères, ses mœurs, ses habitudes. Il signale la puissance vitale que conservent les tronçons d'une vipère coupée en morceaux ; il étudie son mode de génération (vivipare ; ovovipare aurait-il dû dire) ; sa structure, les histoires plus ou moins fabuleuses qu'on avait débitées ou qu'on débitait encore sur son compte. Dans le second livre, il recherche les sources et le siége du poison de la vipère. Le troisième est consacré à la préparation et aux propriétés de la thériaque.CONCLUSIONS PROVISOIRES
- Le motif du serpent coupé, que l'on trouverait sans doute dans la poésie latine, dans les Géorgiques, par exemple, voire dans la patristique, semble s'être un temps fixé autour de la vipère, et pour signifier que même coupée en tronçons, la vipère restait dangereuse.
- Cette remarque confirme le danger latent au cœur de l'offrande baudelairienne, le serpent d'ironie qui, bien que tranché, haché, cache encore son venin sous les fleurs de rhétorique.
Excipit le petit sac venimeux
Gentleman vampire
Une application (plus rare qu'il n'y paraît) du vampirisme masculin :
parue dans The Gentleman's magazine (juillet-décembre 1837).
A rapprocher des "Pervers narcissiques : Vampires des temps modernes" (Doctissimo dixit)
Excipit le vampire peu galant
parue dans The Gentleman's magazine (juillet-décembre 1837).
A rapprocher des "Pervers narcissiques : Vampires des temps modernes" (Doctissimo dixit)
vendredi 20 mai 2011
Julien et Dalila
Dans l'église qui est le théâtre de son premier meurtre, c'est en chat que le futur saint Julien abat sa baguette comme une griffe sur une souris blanche aux mouvements trop déliés pour le corps contraint du garçon en prière. Ce geste félin inverse l'ombre portée d'une scène qui figurait sur les carreaux colorés d'un vitrail, dans les brouillons du conte : un vitrail représentant Samson en proie avec le lion biblique.
Rappelons que Samson, en Hercule vétérotestamentaire, avait déchiré un lion à mains nues, puis passé son chemin. Revenant dans les parages quelques temps plus tard, il avait entrevu un essaim d'abeille dans les entrailles du lion, en avait récolté le miel et l'avait donné à manger à ses parents sans en indiquer l'origine. A quelques temps de là, ayant pris femme parmi "les filles des Pelichtime, ces incirconcis", il proposa aux invités de résoudre l'énigme suivante, que lui avait inspiré l'essaim d'abeilles dans les entrailles du lion:
L'anecdote était bien connue du XIXe siècle, qui l'avait notamment recyclé dans la querelle de la génération spontanée : ainsi Pouchet, principal tenant de cette théorie, et ami de Flaubert, reproduisait l'anecdote dans son Hétérogénésie (sur le sujet, voir l'excellent article d'Agnès Bouvier, incessamment sous peu en ligne).
Flaubert, cependant, ne retiendra pas le motif du vitrail prédictif. Julien ne sera pas lion, mais loup : cœur féroce. Outre les prolongements animaux de la personnalité de Julien, il y a peut-être une autre raison à la disparition du vitrail. De fait, il était peut-être à craindre que le nom de Samson impliquât la légende plus célèbre encore de Dalila, c'est-à-dire d'Omphale, de Judith, de la femme fatale venant à bout du guerrier invincible. Et s'il fallait chercher une Dalila dans Trois contes, certes ce ne serait pas dans l'histoire de Julien qui n'a d'autre ennemi que lui-même et dont la femme n'est que le déclencheur involontaire du parricide, mais dans celle d'Hérodias, femme qui vient à bout de l'homme dédoublé en deux figures gémellaires : le lion rugissant (Jean-Baptiste) et le pleutre puissant (Hérode). Or, il semble bien que l'ombre de Samson, qui devait couvrir la première scène du crime du petit Julien, ait été déplacé sur les plaines de la Galilée, sous l'œil mélancolique d'Hérode accoudé au parapet de sa forteresse :
Rappelons que Samson, en Hercule vétérotestamentaire, avait déchiré un lion à mains nues, puis passé son chemin. Revenant dans les parages quelques temps plus tard, il avait entrevu un essaim d'abeille dans les entrailles du lion, en avait récolté le miel et l'avait donné à manger à ses parents sans en indiquer l'origine. A quelques temps de là, ayant pris femme parmi "les filles des Pelichtime, ces incirconcis", il proposa aux invités de résoudre l'énigme suivante, que lui avait inspiré l'essaim d'abeilles dans les entrailles du lion:
Du mangeur est venu l'aliment et du fort est procédé la douceur. (Juges, 14, 14, Bible de Cahen)La trahison des Pélichtime provoquera la colère de Samson. Mais on comprend pourquoi Flaubert a songé un instant à baigner le premier crime de Julien dans la lumière de Samson, puisque du cruel chasseur - lion miniature - devra procéder la douceur du saint, miel du Seigneur.
L'anecdote était bien connue du XIXe siècle, qui l'avait notamment recyclé dans la querelle de la génération spontanée : ainsi Pouchet, principal tenant de cette théorie, et ami de Flaubert, reproduisait l'anecdote dans son Hétérogénésie (sur le sujet, voir l'excellent article d'Agnès Bouvier, incessamment sous peu en ligne).
Flaubert, cependant, ne retiendra pas le motif du vitrail prédictif. Julien ne sera pas lion, mais loup : cœur féroce. Outre les prolongements animaux de la personnalité de Julien, il y a peut-être une autre raison à la disparition du vitrail. De fait, il était peut-être à craindre que le nom de Samson impliquât la légende plus célèbre encore de Dalila, c'est-à-dire d'Omphale, de Judith, de la femme fatale venant à bout du guerrier invincible. Et s'il fallait chercher une Dalila dans Trois contes, certes ce ne serait pas dans l'histoire de Julien qui n'a d'autre ennemi que lui-même et dont la femme n'est que le déclencheur involontaire du parricide, mais dans celle d'Hérodias, femme qui vient à bout de l'homme dédoublé en deux figures gémellaires : le lion rugissant (Jean-Baptiste) et le pleutre puissant (Hérode). Or, il semble bien que l'ombre de Samson, qui devait couvrir la première scène du crime du petit Julien, ait été déplacé sur les plaines de la Galilée, sous l'œil mélancolique d'Hérode accoudé au parapet de sa forteresse :
Les montagnes, immédiatement sous lui, commençaient à découvrir leurs crêtes, pendant que leur masse, jusqu'au fond des abîmes, était encore dans l'ombre. Un brouillard flottait, il se déchira, et les contours de la mer Morte apparurent. L'aube, qui se levait derrière Machaerous, épandait une rougeur. Elle illumina bientôt les sables de la grève, les collines, le désert, et, plus loin, tous les monts de la Judée, inclinant leurs surfaces raboteuses et grises. Engaddi, au milieu, traçait une barre noire ; Hébron, dans l'enfoncement, s'arrondissait en dôme ; Esquol avait des grenadiers, Sorek des vignes, Karmel des champs de sésame ; et la tour Antonia, de son cube monstrueux, dominait Jérusalem. Le Tétrarque en détourna la vue pour contempler, à droite, les palmiers de Jéricho ; et il songea aux autres villes de sa Galilée : Capharnaüm, Endor, Nazareth, Tibérias où peut-être il ne reviendrait plus. Cependant le Jourdain coulait sur la plaine aride.Tout le conte tient dans cette paroi rocheuse de noms inconnus, quoique familiers. Le lecteur est transporté dans l'ignorance de ce qu'il croit connaître, les paysages bibliques au temps du Sauveur, rendus à leur irréductible étrangeté : toute édition des Trois contes connaît une explosion des notes pour conduire le lecteur dans le désert du dernier texte. Mais une fois les toponymes glosés, l'un d'entre eux résiste encore :
Il n'existe pas de ville nommée Sorek ; il s'agit en fait d'un torrent qui coule au nord-ouest de Jérusalem. Flaubert avait d'abord écrit Gazer, qui est le nom d'une ville située au nord de Machærous, mais qu'il est impossible d'apercevoir de la citadelle. Flaubert a choisi un nom de deux syllabes. (Pierre-Marc de Biasi, éd. GF, note 7, p. 150)Or ce nom de deux syllabes apparaît une unique fois dans la Bible, à nouveau dans les Juges, histoire de Samson :
Il arriva après cela qu'il aima une femme dans la vallée de Sorek ; son nom (était) Delila. (Juges, 16, 4 - Bible de Cahen)Excipiunt les histoires de cheveux coupés en quatre
Larousse et Pécuchet
Pierre Larousse, Encyclopédie, article "Encyclopédie"
les encyclopédies, dit-on, répandent une science incomplète, et la répandent au hasard, sans savoir si les esprits sont préparés à la recevoir, quel usage ils en feront, si même ils en ont envie et la demandent ; elles provoquent par là, ou, du moins, elles favorisent une activité intellectuelle intempestive et mal répartie ; elles propagent trop vite dans la société tout entière les idées qui naissent dasn la région supérieure, et qui ne devraient pas en sortir avant d'avoir subi l'épreuve du temps ; elles font ainsi beaucoup de demi-savants, enfantent la présomption, la légèreté des opinions, des études, et tous les défauts qui en résultent pour les individus, et tous les dangers qui en peuvent naître pour les peuples.
Excipit l'encyclopédie farce
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