…Ils ont voulu nous emmener à la table où ils déjeunaient avec Paulette, pis où ils avaient déjeuné avec Michel.Excipit le discours indirect ferroviaire
- Tu veux dire avec ton père ?
- Oui, c'est ça, avec ton grand-père. J'le dis avec leurs mots, si t'aimes mieux…
mardi 11 janvier 2011
D.I.L. is not dead
L'échange s'est fait dans le train qui m'emmenait à la campagne pour Noël. Un père et un fils sont assis côte-à-côte. J'écoute, avec plus d'intérêt que je n'en montre, leur conversation. Dont je transcris ici cet extrait, tel que mes mains ont pu l'attraper sur le carnet que je tenais ouvert sur les genoux:
lundi 10 janvier 2011
Baudelaire, p(r)êcheur baroque
En fouinant sur le net, ce début de Laïs déchirée:
L'Esprit qui sort du vin, & qui fait les Bacchantes,
Cét ardent ennemi des ames temperantes,
N'a pas à cette troupe inspiré la fureur,
Dont le tragique effet nous donne de l'horreur.
Ces Barbares d'ailleurs ont la teste échauffée,
Que celles qui jadis déchirerent Orfée,
Un feu plus dangereux à leurs ames s'est pris:
Un plus mauvais Genie obsede leurs espris.
Le sang noir & bruslé qui leur teint le visage,
Montre que c'est du cœur, que leur vient cette rage.
Chacune a son Demon, chacune a dans le sein,
Un serpent qui l'anime à ce cruel dessein,
Qui d'un venin sanglant nourrit sa frenesie,
Et souffle sur le feu dont son ame est saisie.
Tiré des Poésies du révérend père Le Moyne, de la Compagnie de Jésus (1650)
Pour soutenir le souvenir de la mélancolie aduste dans L'Héautontimorouménos (1857):
Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord ?
Elle est dans ma voix, la criarde !
C'est tout mon sang, ce poison noir !
Et sans pousser plus loin.
Excipiunt les serpents d'ironie aduste
dimanche 9 janvier 2011
Chocoglas
jeudi 6 janvier 2011
Gustave Flaubert chez le teinturier
Dans Madame Bovary, Charles est envoyé à la ville pour étudier la médecine. "Sa mère lui choisit une chambre, au quatrième, sur l'Eau-de-Rebec, chez un teinturier de sa connaissance". Charles habitera donc le quartier des teinturiers, "ignoble petite Venise" où se déversent les teintures dans la rivière.
Après la parution de Salammbô, l'historien Frœhner reprochera à Flaubert de "nous parle[r] de la rue des Tanneurs, du faubourg des Parfumeurs, du quartier des Teinturiers", dont il n'avait aucune preuve tangible. Flaubert concèdera n'avoir "aucun texte pour [lui] prouver qu'il existait une rue des Tanneurs, des Parfumeurs, des Teinturiers", mais que c'est "en tout cas une hypothèse vraisemblable".
Antoine, en 1874, hallucine Alexandrie:
Sur l' uniformité des maisons blanches, le dessin des rues jette comme un réseau noir. Les marchés pleins d' herbes y font des bouquets verts, les sécheries des teinturiers des plaques de couleurs, les ornements d' or au fronton des temples des points lumineux
La scène date de 1874 et n'apparaît pas dans les versions précédentes, antérieures à Salammbô. Flaubert persiste et signe, faisant la nique à l'historien: une ville antique, ça a des marchés-aux-herbes et des quartiers de teinturiers (les tanneurs et les parfumeurs, peut-être, se prêtant moins à une hallucination visuelle).
Mais ce ne sont pas les seuls teinturiers de La Tentation. En 1856, il n'y en a pas. Mais dans la toute première version, il y a une occurrence, qui ne peut être influencée par Salammbô, et pourtant...
Il s'agit de l'épisode vampirique. Apollonius de Tyane délivre un disciple de sa future épouse, une empuse.
La scène ne se passe ni en Alexandrie, ni à Carthage, mais à Corinthe. Voici le passage qui m'intéresse:
Ce disciple s' appelait Ménippe. Un soir il rencontra une femme qui le prit par la main. [...] Cette femme lui dit qu' elle était phénicienne et qu' elle demeurait près de la ville, dans le faubourg des teinturiers.
Puis Antoine demande grâce, et aux visions de s'en aller.
Ce qui est intéressant, c'est que dans le texte où Flaubert a puisé, et qu'il avait pris en notes quelque temps plus tôt (manuscrit consultable en ligne sur Gallica, ici), Philostrate écrivait seulement :
Cette femme prit Ménippe par la main & lui dit qu'elle l'aimoit depuis long-temps; qu'elle était Phénicienne; qu'elle demeuroit près de Corinthe, dans un fauxbourg qu'elle nomma. (édition consultable sur GooBooks, là)
Par la suite, le détail "par la main" et la précision de quel faubourg disparaissent.
Plusieurs choses. D'abord la coïncidence entre Corinthe et Carthage. Ensuite, que dans ces trois villes antiques, et à trois âges de sa vie, Flaubert imagine un quartier des Teinturiers. Enfin, si une "hypothèse est vraisemblable" entre toutes, c'est qu'une grande ville devait bien posséder son quartier de prostitution. Le quartier des teinturiers antiques serait le quartier de la prostitution.
La Phénicienne de 1848 semble justifier cette hypothèse. Carthage était réputée pour sa prostitution sacrée. Et le geste initial de l'inconnue est, au XIXe siècle, un geste caractérisé de racolage (#1). Flaubert aura donc interprété la leçon du texte ("un faubourg qu'elle nomma") comme un euphémisme, et il l'aura explicité par le quartier qui, pour lui, était le quartier par excellence de la prostitution.
L'hypothèse qui vient d'emblée est que Flaubert s'inspire de son voyage en Orient. Mais il y a un problème de dates: la première version du drame était terminée avant le départ. Resteraient deux hypothèses : l'hypothèse du document (préparatoire au voyage, par exemple). Et l'hypothèse rouennaise.
Je n'ai pas trouvé que le quartier rouennais de la prostitution ait un quelconque rapport avec l'Eau-de-Rebec. Mais
1) L'argument syllogique : Rouen était connue pour ses indiennes. Les teinturiers devaient donc former une partie importante de la population ouvrière. Le 19ème siècle liait prostitution et ouvriers.
2) L'argument sur lexique : Flaubert emploie dans sa Vie de Cruchard l'expression rouennaise : "parler purain". Littré précise : "langage des ouvriers de Rouen". Et les éditeurs : "vient sans doute des ouvriers teinturiers, qu'on appelait familièrement des purins, parce qu'ils utilisaient l'urine humaine pour la préparation de leurs teintures (Henry Moisy, Dictionnaire du patois normand, Caen, Deslesques, 1887)". Outre que cela confirme, par la langue, l'identification rouennaise de la figure de l'ouvrier dans celle du teinturier, un "purin" ou "purain" faisait un bon ménage de langue avec la putain.
3) L'argument suranné : de par son activité même, tout teinturier doit vivre dans une maison située au bord de l'eau (#2). C'est en déménageant chez le teinturier, dans ce premier [bordəlo], que Charles "prit l'habitude du cabaret [et] connut enfin l'amour"(#3).
4) L'argument de la marine : dans Bouvard et Pécuchet, quand les deux bonshommes regardent les passants passer et le chaland chauffer, paraît "une fille de joie, avec un soldat". Soldats et marins formant le contingent apparent des clients de la prostitution dans les représentations sociales. Or, dans Salammbô, Malqua est le nom unique du "quartier des gens de la marine et des teinturiers". Et l'on ne serait pas loin de penser : des marins et des maquereaux (#4). D'ailleurs, comme le fait remarquer Camille Saminadayar-Perrin, "les prostituées de Malqua sont les premières à rejoindre les mercenaires" (#5).
5) L'argument psycho-psychi : dans la cuve du teinturier est plongée l'étoffe qui en ressort rougie, etc. (#6)
6) Enfin l'argument symbolique : la "cuve" du teinturier apparaît d'ailleurs dans la correspondance et Hérodias. Elle mérite développement.
Dans la Correspondance, l'occurrence se trouve dans une lettre à Louise Colet, 1853 :
Est-ce que l'âme d'un Véronèse, je suppose, ne s'imbibait pas de couleurs continuellement, comme un morceau d'étoffe sans cesse plongé dans la cuve bouillante d'un teinturier ? Tout lui apparaissait avec des grossissements de ton qui devaient lui tirer l'oeil hors de la tête.
La cuve du teinturier ressemble à un chaudron d'enfer où le génie créateur est plongé. Que le génie soit un peintre aide à la comparaison, mais on sait combien la couleur comptait pour Flaubert qui voyait Madame Bovary en gris et Salammbô en pourpre.
Du reste, la violence contenue dans cette image explose dans l'anathème de Jean-Baptiste:
Il faudra, Moab, te réfugier dans les cyprès comme les passereaux, dans les cavernes comme les gerboises. Les portes des forteresses seront plus vite brisées que des écailles de noix, les murs crouleront, les villes brûleront ; et le fléau de l'Eternel ne s'arrêtera pas. Il retournera vos membres dans votre sang, comme de la laine dans la cuve d'un teinturier. Il vous déchirera comme une herse neuve ; il répandra sur les montagnes tous les morceaux de votre chair !»
Le teinturier teint les étoffes, mais surtout, il les rougit.
Or (psycho-psychi's back) la violence qui fait couler le sang en abondance est, chez Flaubert, avant tout une violence sexuelle. Les noces de Luxure et de Mort sont, sous sa plume, sanguinaires en diable. Ici-même, d'ailleurs, on pourrait, à côté du cyprès funèbre et du caveau-caverne, relever la présence du passereau, avis salacissima (voir là), et des gerboises, décrétées impures par le Lévitique.
Bref, dans la cuve du teinturier mitonne l'ombre du Marquis de Sade.
Excipiunt les prostitutions teinturières
mercredi 5 janvier 2011
Judith et Holorioz
Je découvre au hasard du net à la fois la peintre et son image :

Le peintre s'appelle Jeanne Lorioz.

Le peintre s'appelle Jeanne Lorioz.
J'ignore le titre du tableau, mais la tête sectionnée et le glaive à terre laissent à penser qu'il s'agit de Judith ayant tranché le cou d'Holopherne, et s'apprêtant à brandir le chef sanglant par les cheveux.
Ce que j'aime bien dans cette image, c'est que la peintre a pris le point de vue de Judith. Et les bords du cadre re-tranchent le buste de l'image, coupent la tête une deuxième fois.
Excipit caput kaputt
mardi 4 janvier 2011
main coupée dans gueule de chien
Anne Mounic et Guy Braun co-dirigent Temporel, revue "littéraire & artistique", en ligne.
Le numéro 5, paru mai 2008, était consacré à "La Main".
L' article de Guy Braun portait sur la scène initiale de Yoyimbo.

Le motif est celui du chien tenant dans sa gueule une main tranchée. Guy Braun évoque un souvenir d'enfance de Kurosawa, et sa culture littéraire occidentale, notamment La Main enchantée de Nerval. Celles de Verlaine, de Maupassant.
Pour sa part, l'article d'Anne Mounic revenait précisément sur "Les Mains de Nerval, Maupassant et Verlaine", en posant cette question : "Que dit la main de gloire, d'écorché, d'embaumé ?"
On pense en réponse à la main brûlée de Flaubert.
Et on repense à ce passage de La Tentation, où se chevauchent les voix d'Apollonius de Tyane et de Damis, son disciple, c'est-à-dire où se croisent les voix de Suétone et de Philostrate. Damis-Philostrate racontant l'histoire de la vampire démasquée par son maître.
Quant à Suétone-Apollonius, voici son récit une fois qu'on l'a démêlé des paroles de Damis :
On aimerait poursuivre le motif, mais on a des vampires à faire passer à table.
So excipit pour l'heure les chiens coupés de Kurosawa
Le numéro 5, paru mai 2008, était consacré à "La Main".
L' article de Guy Braun portait sur la scène initiale de Yoyimbo.
Le motif est celui du chien tenant dans sa gueule une main tranchée. Guy Braun évoque un souvenir d'enfance de Kurosawa, et sa culture littéraire occidentale, notamment La Main enchantée de Nerval. Celles de Verlaine, de Maupassant.
Pour sa part, l'article d'Anne Mounic revenait précisément sur "Les Mains de Nerval, Maupassant et Verlaine", en posant cette question : "Que dit la main de gloire, d'écorché, d'embaumé ?"
On pense en réponse à la main brûlée de Flaubert.
Et on repense à ce passage de La Tentation, où se chevauchent les voix d'Apollonius de Tyane et de Damis, son disciple, c'est-à-dire où se croisent les voix de Suétone et de Philostrate. Damis-Philostrate racontant l'histoire de la vampire démasquée par son maître.
Quant à Suétone-Apollonius, voici son récit une fois qu'on l'a démêlé des paroles de Damis :
J' ai prédit l'empire à Vespasien.Ce qui se trouve à peu près dans Suétone :
[…]
étant donc à table avec lui, aux bains de Baïa...
[…]
Un chien entra portant à la gueule la main coupée d' un homme.
[…]
Le chien cependant rôdait autour des lits, et le monde voulait le chasser.
[…]
Mais moi je dis : "laissez-le, il sait ce qu'il doit faire".
[…]
Et le chien, quand il eut tourné quelque temps, déposa la main coupée sur les genoux de Flavius.
Prandente eo quondam, canis extrarius e trivio manum humanam intulit, mensæque subjecit.Que Désiré Nisard, en 1845, faisait traduire ainsi:
Une autre fois, pendant qu'il dînait, un chien étranger apporta de la rue une main humaine, qu'il déposa sous sa table.
Il me semble qu'il y aurait là - peut-être par l'intermédiaire de La Tentation - un écho lointain dans Kurosawa. Car dans le film aussi le motif répond à ce schéma narratif. Pour le dire avec Guy Braun, le chien de Yoyimbo
se dirige, trottinant de biais, vers le héros, [lui] offrant cette main sectionnée
Et cette séquence inaugurale trouvera son explication, toujours selon Guy Braun, dans la dernière scène du film, dans le duel qui oppose le samouraï à son ennemi. Le premier lance son sabre dans l'avant-bras du second, qui tenait un pistolet. Je ne reviens pas sur l'analyse de Guy Braun, qui paraîtra limpide à qui a vu le film: ce que le chien apporte au héros avec cette main coupée, c'est l'intelligence incarnée dans le geste manuel, par opposition à sa délégation dans l'objet technique.
Mais chez Suétone aussi, et chez Flaubert qui sur ce point le suit, le chien apportait une main symbolique. Non symbole d'intelligence, peut-être, mais de maîtrise et de pouvoir. Cette main tient les rênes de l'Empire, et greffe en quelque sorte le corps du roi sur l'aspirant-empereur.
A ce schéma narratif identique, il faut ajouter la dimension "proleptique" du geste. Prodige prophétisant le règne ou scène inaugurale en avance sur la fin du film, dans les deux cas, le récit de la main coupée annonce la maîtrise à venir. En d'autres termes, et comme à Vespasien son sceptre, le chien apporte son sabre à Sanjuro.
So excipit pour l'heure les chiens coupés de Kurosawa
jeudi 23 décembre 2010
l'inconscient est un enfant prometteur
G. étant de passage, nous en avons profité pour dîner ensemble. On nous fait assoir à côté d'un couple. Immédiatement le couple m'est antipathique. La femme, surtout. Tout à fait le genre de personne avec qui je ne veux rien avoir à faire dans la vie : le genre qui vous signifie par sa posture même que quoi qu'il arrive, de toutes façons, il ne s'établira pas l'ombre d'un contact entre vous. Elle me déplaît, me gêne au point que je demande plusieurs fois au serveur de nous changer de table, ce qui est loin d'être dans mes habitudes. Rien n'y fit. Il fallait rester à côté de ce couple et de leur conversation sur le mal de mer et ses conséquences détaillées. Je tâchai de rester dans notre conversation italienne, mais le français tapageur venait sans cesse frapper à mes oreilles - plutôt entrait dans mes oreilles sans jamais prendre la peine de frapper. Plusieurs fois, je me surpris à penser : ils étaient là quand nous sommes arrivés, ne partiront-ils pas bientôt ? Et puis, au moment où je ne m'y attendais plus, ma pensée a pensé un peu plus fort que devant, et ma baguette est allée frapper le goulot de ma bouteille de bière qui se renversa vers la droite, un peu en arrière, sur mon ennemie. Ma main aussitôt fila vers le goulot, releva la bouteille et je perdis finalement assez peu du précieux breuvage. Mais ce qui était échappé ne l'avait pas été en pure perte - rien n'était tombé par terre, sinon droit sur la chemise, le pantalon et le manteau de la femme dont la réaction fut celle, sans doute, que j'aurais prédite si j'avais un instant songé à cette situation : il n'était rien arrivé, une pluie de bière s'était abattue sur elle, mais nulle cause humaine derrière tout ça, allons, monsieur, ça va, cessez, pourquoi m'adresser encore la parole, il ne voit donc pas que je ne le vois pas, qu'est-ce qu'il me veut, cet exclu du village de ma vie ? le tout dit par le silence d'une posture, etc.
Cette idée d'une agression inconsciente pour faire déguerpir quelqu'un qui m'était profondément antipathique nous vint presque immédiatement à l'esprit, à G, comme à moi-même, et nous en fîmes les choux gras de nos rires, sinon les choux de nos rires gras.
Je racontai les jours suivants plusieurs fois l'anecdote, malgré mon peu de goût pour les redites.
Et me suis dit ce soir, que la ruse était pourtant bien faible, que si je l'avais fait exprès, consciemment, je me serais trouvé bien peu inventif, sans doute. Bref, nul on en moi n'aurait cru bon de s'extasier De même qu'un adulte aurait peine à revendiquer la gloire de savoir sa table de trois par cœur.
Mais à la réflexion, là, maintenant, je ne suis pas sûr qu'il n'y ait pas une part d'illusion dans cette idée que l'on créditerait l'inconscient d'une intelligence supérieure à celle dont il jouit réellement, par cela même qu'il nous échappe. Après tout, il n'en reste pas moins que dans l'hypothèse précédente, il y a une faute de raisonnement : c'est que jamais, précisément, je n'aurais fait consciemment ce que mon geste malheureux n'a pas hésité une seconde à accomplir. Et l'inconscient me bat au moins sur le terrain du just do it, et que c'est peut-être cela, plutôt, qui m'en impose. Sans compter qu'après tout, ce que réclamait la ruse, c'était l'efficacité au moins d'une vengeance. Et si le désir n'était pas entièrement comblé (j'eusse aimé, sans doute, la voir plier bagages aussitôt), il fut du moins dédommager façon talion. J'avais eu jusque là l'oreille salie de ses conversations, elle repartirait dans un fumet de bière.
Peut-être aussi que ce qui nous réjouit, dans ces actes à la manque, c'est non seulement le culot, l'efficacité simple d'un plan de vengeance sans chichi, mais l'adresse dans son exécution, la précision du geste qui me fit ne pas perdre une goutte du liquide, réservant chaque trait à ma soif ou à ma victime. Sur ce point, voir Freud et sa statue cassée par une maladresse pareillement adroite.
Mais la vraie question serait plutôt : qu'aurait fait mon inconscient s'il avait eu pour agir autre chose qu'une paire de baguette et une bouteille de bière ? Aurait-il agi dans d'autres circonstances moins favorables ? et peut-être ajouté à l'adresse de Lucky Luke et au sang froid de Guillaume Tell le système D de MacGyver ? Se serait-il abstenu ? et en ce cas, pourquoi ? Parce qu'il aurait séché, qu'il n'aurait rien trouvé, sinon plus fort que lui ?
Ou bien parce qu'il a pris prétexte de la bière pour oser... ou que son inconscient à lui ait pris prétexte de la bière pour se satisfaire, dans un jeu de mot, de ce devant quoi mon pleutre d'inconscient aurait quant à lui reculé, de ce à quoi il aurait de lui-même renoncé, à quoi il n'aurait pas même songé, qu'il aurait nié, et ensevelir ma voisine encore vivante dans sa bière (#1).
Excipit l'inconscient au carré de susucre
Cette idée d'une agression inconsciente pour faire déguerpir quelqu'un qui m'était profondément antipathique nous vint presque immédiatement à l'esprit, à G, comme à moi-même, et nous en fîmes les choux gras de nos rires, sinon les choux de nos rires gras.
Je racontai les jours suivants plusieurs fois l'anecdote, malgré mon peu de goût pour les redites.
Et me suis dit ce soir, que la ruse était pourtant bien faible, que si je l'avais fait exprès, consciemment, je me serais trouvé bien peu inventif, sans doute. Bref, nul on en moi n'aurait cru bon de s'extasier De même qu'un adulte aurait peine à revendiquer la gloire de savoir sa table de trois par cœur.
Mais à la réflexion, là, maintenant, je ne suis pas sûr qu'il n'y ait pas une part d'illusion dans cette idée que l'on créditerait l'inconscient d'une intelligence supérieure à celle dont il jouit réellement, par cela même qu'il nous échappe. Après tout, il n'en reste pas moins que dans l'hypothèse précédente, il y a une faute de raisonnement : c'est que jamais, précisément, je n'aurais fait consciemment ce que mon geste malheureux n'a pas hésité une seconde à accomplir. Et l'inconscient me bat au moins sur le terrain du just do it, et que c'est peut-être cela, plutôt, qui m'en impose. Sans compter qu'après tout, ce que réclamait la ruse, c'était l'efficacité au moins d'une vengeance. Et si le désir n'était pas entièrement comblé (j'eusse aimé, sans doute, la voir plier bagages aussitôt), il fut du moins dédommager façon talion. J'avais eu jusque là l'oreille salie de ses conversations, elle repartirait dans un fumet de bière.
Peut-être aussi que ce qui nous réjouit, dans ces actes à la manque, c'est non seulement le culot, l'efficacité simple d'un plan de vengeance sans chichi, mais l'adresse dans son exécution, la précision du geste qui me fit ne pas perdre une goutte du liquide, réservant chaque trait à ma soif ou à ma victime. Sur ce point, voir Freud et sa statue cassée par une maladresse pareillement adroite.
Mais la vraie question serait plutôt : qu'aurait fait mon inconscient s'il avait eu pour agir autre chose qu'une paire de baguette et une bouteille de bière ? Aurait-il agi dans d'autres circonstances moins favorables ? et peut-être ajouté à l'adresse de Lucky Luke et au sang froid de Guillaume Tell le système D de MacGyver ? Se serait-il abstenu ? et en ce cas, pourquoi ? Parce qu'il aurait séché, qu'il n'aurait rien trouvé, sinon plus fort que lui ?
Ou bien parce qu'il a pris prétexte de la bière pour oser... ou que son inconscient à lui ait pris prétexte de la bière pour se satisfaire, dans un jeu de mot, de ce devant quoi mon pleutre d'inconscient aurait quant à lui reculé, de ce à quoi il aurait de lui-même renoncé, à quoi il n'aurait pas même songé, qu'il aurait nié, et ensevelir ma voisine encore vivante dans sa bière (#1).
Excipit l'inconscient au carré de susucre
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