jeudi 6 janvier 2011

Gustave Flaubert chez le teinturier


Dans Madame Bovary, Charles est envoyé à la ville pour étudier la médecine. "Sa mère lui choisit une chambre, au quatrième, sur l'Eau-de-Rebec, chez un teinturier de sa connaissance". Charles habitera donc le quartier des teinturiers, "ignoble petite Venise" où se déversent les teintures dans la rivière.

Après la parution de Salammbô, l'historien Frœhner reprochera à Flaubert de "nous parle[r] de la rue des Tanneurs, du faubourg des Parfumeurs, du quartier des Teinturiers", dont il n'avait aucune preuve tangible. Flaubert concèdera n'avoir "aucun texte pour [lui] prouver qu'il existait une rue des Tanneurs, des Parfumeurs, des Teinturiers", mais que c'est "en tout cas une hypothèse vraisemblable".

Antoine, en 1874, hallucine Alexandrie:
Sur l' uniformité des maisons blanches, le dessin des rues jette comme un réseau noir. Les marchés pleins d' herbes y font des bouquets verts, les sécheries des teinturiers des plaques de couleurs, les ornements d' or au fronton des temples des points lumineux
La scène date de 1874 et n'apparaît pas dans les versions précédentes, antérieures à Salammbô. Flaubert persiste et signe, faisant la nique à l'historien: une ville antique, ça a des marchés-aux-herbes et des quartiers de teinturiers (les tanneurs et les parfumeurs, peut-être, se prêtant moins à une hallucination visuelle).

Mais ce ne sont pas les seuls teinturiers de La Tentation. En 1856, il n'y en a pas. Mais dans la toute première version, il y a une occurrence, qui ne peut être influencée par Salammbô, et pourtant...

Il s'agit de l'épisode vampirique. Apollonius de Tyane délivre un disciple de sa future épouse, une empuse.

La scène ne se passe ni en Alexandrie, ni à Carthage, mais à Corinthe. Voici le passage qui m'intéresse:
Ce disciple s' appelait Ménippe. Un soir il rencontra une femme qui le prit par la main. [...] Cette femme lui dit qu' elle était phénicienne et qu' elle demeurait près de la ville, dans le faubourg des teinturiers.
Puis Antoine demande grâce, et aux visions de s'en aller.

Ce qui est intéressant, c'est que dans le texte où Flaubert a puisé, et qu'il avait pris en notes quelque temps plus tôt (manuscrit consultable en ligne sur Gallica, ici), Philostrate écrivait seulement :
Cette femme prit Ménippe par la main & lui dit qu'elle l'aimoit depuis long-temps; qu'elle était Phénicienne; qu'elle demeuroit près de Corinthe, dans un fauxbourg qu'elle nomma. (édition consultable sur GooBooks, là)
Par la suite, le détail "par la main" et la précision de quel faubourg disparaissent.

Plusieurs choses. D'abord la coïncidence entre Corinthe et Carthage. Ensuite, que dans ces trois villes antiques, et à trois âges de sa vie, Flaubert imagine un quartier des Teinturiers. Enfin, si une "hypothèse est vraisemblable" entre toutes, c'est qu'une grande ville devait bien posséder son quartier de prostitution. Le quartier des teinturiers antiques serait le quartier de la prostitution.

La Phénicienne de 1848 semble justifier cette hypothèse. Carthage était réputée pour sa prostitution sacrée. Et le geste initial de l'inconnue est, au XIXe siècle, un geste caractérisé de racolage (#1). Flaubert aura donc interprété la leçon du texte ("un faubourg qu'elle nomma") comme un euphémisme, et il l'aura explicité par le quartier qui, pour lui, était le quartier par excellence de la prostitution.

L'hypothèse qui vient d'emblée est que Flaubert s'inspire de son voyage en Orient. Mais il y a un problème de dates: la première version du drame était terminée avant le départ. Resteraient deux hypothèses : l'hypothèse du document (préparatoire au voyage, par exemple). Et l'hypothèse rouennaise.

Je n'ai pas trouvé que le quartier rouennais de la prostitution ait un quelconque rapport avec l'Eau-de-Rebec. Mais

1) L'argument syllogique : Rouen était connue pour ses indiennes. Les teinturiers devaient donc former une partie importante de la population ouvrière. Le 19ème siècle liait prostitution et ouvriers.

2) L'argument sur lexique : Flaubert emploie dans sa Vie de Cruchard l'expression rouennaise : "parler purain". Littré précise : "langage des ouvriers de Rouen". Et les éditeurs : "vient sans doute des ouvriers teinturiers, qu'on appelait familièrement des purins, parce qu'ils utilisaient l'urine humaine pour la préparation de leurs teintures (Henry Moisy, Dictionnaire du patois normand, Caen, Deslesques, 1887)". Outre que cela confirme, par la langue, l'identification rouennaise de la figure de l'ouvrier dans celle du teinturier, un "purin" ou "purain" faisait un bon ménage de langue avec la putain.

3) L'argument suranné : de par son activité même, tout teinturier doit vivre dans une maison située au bord de l'eau (#2). C'est en déménageant chez le teinturier, dans ce premier [bordəlo], que Charles "prit l'habitude du cabaret [et] connut enfin l'amour"(#3).

4) L'argument de la marine : dans Bouvard et Pécuchet, quand les deux bonshommes regardent les passants passer et le chaland chauffer, paraît "une fille de joie, avec un soldat". Soldats et marins formant le contingent apparent des clients de la prostitution dans les représentations sociales. Or, dans Salammbô, Malqua est le nom unique du "quartier des gens de la marine et des teinturiers". Et l'on ne serait pas loin de penser : des marins et des maquereaux (#4). D'ailleurs, comme le fait remarquer Camille Saminadayar-Perrin, "les prostituées de Malqua sont les premières à rejoindre les mercenaires" (#5).

5) L'argument psycho-psychi : dans la cuve du teinturier est plongée l'étoffe qui en ressort rougie, etc. (#6)

6) Enfin l'argument symbolique : la "cuve" du teinturier apparaît d'ailleurs dans la correspondance et Hérodias. Elle mérite développement.

Dans la Correspondance, l'occurrence se trouve dans une lettre à Louise Colet, 1853 :
Est-ce que l'âme d'un Véronèse, je suppose, ne s'imbibait pas de couleurs continuellement, comme un morceau d'étoffe sans cesse plongé dans la cuve bouillante d'un teinturier ? Tout lui apparaissait avec des grossissements de ton qui devaient lui tirer l'oeil hors de la tête.
La cuve du teinturier ressemble à un chaudron d'enfer où le génie créateur est plongé. Que le génie soit un peintre aide à la comparaison, mais on sait combien la couleur comptait pour Flaubert qui voyait Madame Bovary en gris et Salammbô en pourpre.

Du reste, la violence contenue dans cette image explose dans l'anathème de Jean-Baptiste:
Il faudra, Moab, te réfugier dans les cyprès comme les passereaux, dans les cavernes comme les gerboises. Les portes des forteresses seront plus vite brisées que des écailles de noix, les murs crouleront, les villes brûleront ; et le fléau de l'Eternel ne s'arrêtera pas. Il retournera vos membres dans votre sang, comme de la laine dans la cuve d'un teinturier. Il vous déchirera comme une herse neuve ; il répandra sur les montagnes tous les morceaux de votre chair !»
Le teinturier teint les étoffes, mais surtout, il les rougit.

Or (psycho-psychi's back) la violence qui fait couler le sang en abondance est, chez Flaubert, avant tout une violence sexuelle. Les noces de Luxure et de Mort sont, sous sa plume, sanguinaires en diable. Ici-même, d'ailleurs, on pourrait, à côté du cyprès funèbre et du caveau-caverne, relever la présence du passereau, avis salacissima (voir là), et des gerboises, décrétées impures par le Lévitique.

Bref, dans la cuve du teinturier mitonne l'ombre du Marquis de Sade.

Excipiunt les prostitutions teinturières

mercredi 5 janvier 2011

Judith et Holorioz

Je découvre au hasard du net à la fois la peintre et son image :


Le peintre s'appelle Jeanne Lorioz.

J'ignore le titre du tableau, mais la tête sectionnée et le glaive à terre laissent à penser qu'il s'agit de Judith ayant tranché le cou d'Holopherne, et s'apprêtant à brandir le chef sanglant par les cheveux.

Ce que j'aime bien dans cette image, c'est que la peintre a pris le point de vue de Judith. Et les bords du cadre re-tranchent le buste de l'image, coupent la tête une deuxième fois.

Excipit caput kaputt



mardi 4 janvier 2011

main coupée dans gueule de chien

Anne Mounic et Guy Braun co-dirigent Temporel, revue "littéraire & artistique", en ligne.

Le numéro 5, paru mai 2008, était consacré à "La Main".

L' article de Guy Braun portait sur la scène initiale de Yoyimbo.


Le motif est celui du chien tenant dans sa gueule une main tranchée. Guy Braun évoque un souvenir d'enfance de Kurosawa, et sa culture littéraire occidentale, notamment La Main enchantée de Nerval. Celles de Verlaine, de Maupassant.

Pour sa part, l'article d'Anne Mounic revenait précisément sur "Les Mains de Nerval, Maupassant et Verlaine", en posant cette question : "Que dit la main de gloire, d'écorché, d'embaumé ?"

On pense en réponse à la main brûlée de Flaubert.

Et on repense à ce passage de La Tentation, où se chevauchent les voix d'Apollonius de Tyane et de Damis, son disciple, c'est-à-dire où se croisent les voix de Suétone et de Philostrate. Damis-Philostrate racontant l'histoire de la vampire démasquée par son maître.

Quant à Suétone-Apollonius, voici son récit une fois qu'on l'a démêlé des paroles de Damis :
J' ai prédit l'empire à Vespasien.
[…]
étant donc à table avec lui, aux bains de Baïa...
[…]
Un chien entra portant à la gueule la main coupée d' un homme.
[…]
Le chien cependant rôdait autour des lits, et le monde voulait le chasser.
[…]
Mais moi je dis : "laissez-le, il sait ce qu'il doit faire".
[…]
Et le chien, quand il eut tourné quelque temps, déposa la main coupée sur les genoux de Flavius.
Ce qui se trouve à peu près dans Suétone :
Prandente eo quondam, canis extrarius e trivio manum humanam intulit, mensæque subjecit.
Que Désiré Nisard, en 1845, faisait traduire ainsi:
Une autre fois, pendant qu'il dînait, un chien étranger apporta de la rue une main humaine, qu'il déposa sous sa table.
Il me semble qu'il y aurait là - peut-être par l'intermédiaire de La Tentation - un écho lointain dans Kurosawa. Car dans le film aussi le motif répond à ce schéma narratif. Pour le dire avec Guy Braun, le chien de Yoyimbo
se dirige, trottinant de biais, vers le héros, [lui] offrant cette main sectionnée
Et cette séquence inaugurale trouvera son explication, toujours selon Guy Braun, dans la dernière scène du film, dans le duel qui oppose le samouraï à son ennemi. Le premier lance son sabre dans l'avant-bras du second, qui tenait un pistolet. Je ne reviens pas sur l'analyse de Guy Braun, qui paraîtra limpide à qui a vu le film: ce que le chien apporte au héros avec cette main coupée, c'est l'intelligence incarnée dans le geste manuel, par opposition à sa délégation dans l'objet technique.

Mais chez Suétone aussi, et chez Flaubert qui sur ce point le suit, le chien apportait une main symbolique. Non symbole d'intelligence, peut-être, mais de maîtrise et de pouvoir. Cette main tient les rênes de l'Empire, et greffe en quelque sorte le corps du roi sur l'aspirant-empereur.

A ce schéma narratif identique, il faut ajouter la dimension "proleptique" du geste. Prodige prophétisant le règne ou scène inaugurale en avance sur la fin du film, dans les deux cas, le récit de la main coupée annonce la maîtrise à venir. En d'autres termes, et comme à Vespasien son sceptre, le chien apporte son sabre à Sanjuro.

On aimerait poursuivre le motif, mais on a des vampires à faire passer à table.

So excipit pour l'heure les chiens coupés de Kurosawa

jeudi 23 décembre 2010

l'inconscient est un enfant prometteur

G. étant de passage, nous en avons profité pour dîner ensemble. On nous fait assoir à côté d'un couple. Immédiatement le couple m'est antipathique. La femme, surtout. Tout à fait le genre de personne avec qui je ne veux rien avoir à faire dans la vie : le genre qui vous signifie par sa posture même que quoi qu'il arrive, de toutes façons, il ne s'établira pas l'ombre d'un contact entre vous. Elle me déplaît, me gêne au point que je demande plusieurs fois au serveur de nous changer de table, ce qui est loin d'être dans mes habitudes. Rien n'y fit. Il fallait rester à côté de ce couple et de leur conversation sur le mal de mer et ses conséquences détaillées. Je tâchai de rester dans notre conversation italienne, mais le français tapageur venait sans cesse frapper à mes oreilles - plutôt entrait dans mes oreilles sans jamais prendre la peine de frapper. Plusieurs fois, je me surpris à penser : ils étaient là quand nous sommes arrivés, ne partiront-ils pas bientôt ? Et puis, au moment où je ne m'y attendais plus, ma pensée a pensé un peu plus fort que devant, et ma baguette est allée frapper le goulot de ma bouteille de bière qui se renversa vers la droite, un peu en arrière, sur mon ennemie. Ma main aussitôt fila vers le goulot, releva la bouteille et je perdis finalement assez peu du précieux breuvage. Mais ce qui était échappé ne l'avait pas été en pure perte - rien n'était tombé par terre, sinon droit sur la chemise, le pantalon et le manteau de la femme dont la réaction fut celle, sans doute, que j'aurais prédite si j'avais un instant songé à cette situation : il n'était rien arrivé, une pluie de bière s'était abattue sur elle, mais nulle cause humaine derrière tout ça, allons, monsieur, ça va, cessez, pourquoi m'adresser encore la parole, il ne voit donc pas que je ne le vois pas, qu'est-ce qu'il me veut, cet exclu du village de ma vie ? le tout dit par le silence d'une posture, etc.

Cette idée d'une agression inconsciente pour faire déguerpir quelqu'un qui m'était profondément antipathique nous vint presque immédiatement à l'esprit, à G, comme à moi-même, et nous en fîmes les choux gras de nos rires, sinon les choux de nos rires gras.

Je racontai les jours suivants plusieurs fois l'anecdote, malgré mon peu de goût pour les redites.

Et me suis dit ce soir, que la ruse était pourtant bien faible, que si je l'avais fait exprès, consciemment, je me serais trouvé bien peu inventif, sans doute. Bref, nul on en moi n'aurait cru bon de s'extasier De même qu'un adulte aurait peine à revendiquer la gloire de savoir sa table de trois par cœur.

Mais à la réflexion, là, maintenant, je ne suis pas sûr qu'il n'y ait pas une part d'illusion dans cette idée que l'on créditerait l'inconscient d'une intelligence supérieure à celle dont il jouit réellement, par cela même qu'il nous échappe. Après tout, il n'en reste pas moins que dans l'hypothèse précédente, il y a une faute de raisonnement : c'est que jamais, précisément, je n'aurais fait consciemment ce que mon geste malheureux n'a pas hésité une seconde à accomplir. Et l'inconscient me bat au moins sur le terrain du just do it, et que c'est peut-être cela, plutôt, qui m'en impose. Sans compter qu'après tout, ce que réclamait la ruse, c'était l'efficacité au moins d'une vengeance. Et si le désir n'était pas entièrement comblé (j'eusse aimé, sans doute, la voir plier bagages aussitôt), il fut du moins dédommager façon talion. J'avais eu jusque là l'oreille salie de ses conversations, elle repartirait dans un fumet de bière.

Peut-être aussi que ce qui nous réjouit, dans ces actes à la manque, c'est non seulement le culot, l'efficacité simple d'un plan de vengeance sans chichi, mais l'adresse dans son exécution, la précision du geste qui me fit ne pas perdre une goutte du liquide, réservant chaque trait à ma soif ou à ma victime. Sur ce point, voir Freud et sa statue cassée par une maladresse pareillement adroite.

Mais la vraie question serait plutôt : qu'aurait fait mon inconscient s'il avait eu pour agir autre chose qu'une paire de baguette et une bouteille de bière ? Aurait-il agi dans d'autres circonstances moins favorables ? et peut-être ajouté à l'adresse de Lucky Luke et au sang froid de Guillaume Tell le système D de MacGyver ? Se serait-il abstenu ? et en ce cas, pourquoi ? Parce qu'il aurait séché, qu'il n'aurait rien trouvé, sinon plus fort que lui ?

Ou bien parce qu'il a pris prétexte de la bière pour oser... ou que son inconscient à lui ait pris prétexte de la bière pour se satisfaire, dans un jeu de mot, de ce devant quoi mon pleutre d'inconscient aurait quant à lui reculé, de ce à quoi il aurait de lui-même renoncé, à quoi il n'aurait pas même songé, qu'il aurait nié, et ensevelir ma voisine encore vivante dans sa bière (#1).

Excipit l'inconscient au carré de susucre

mercredi 22 décembre 2010

hippélaphe coco...mercial

Allons enfants des Megastore,
Les jours de fête sont arrivés !

Et Marianne braille sur un cheval renne qui se cabre, ce qui commence à faire un beau bestiaire (#1) - elle porte le bonnet phrygien, la hotte en bandoulière, le drapeau révolactionnaire au côté, et les cadeaux s'envolent dans son sillage comme un trésor sous les sabots d'un hippélaphe.



Cette campagne publicitaire - le pouvoir d'achat conduisant le peuple - m'en rappelle de précédentes. L'affiche REVOLVOLUCIÓN que j'avais vue défiler d'une autoroute espagnole, Mao retouché d'un chapeau melon et cigare, pour promouvoir par photoshop je ne sais quelle institution bancaire, etc. et bref : le reversement de la révolution et de son folklore au dossier des arguments de vente après la chute du communisme. La rhétorique révolutionnaire au service du marketing, comme le reste. On voit d'ailleurs l'évolution. Dès ces premières affiches, le parfum de soufre ne tenait plus guère qu'au parfum de jamais vu. Dans le cas de volvo (particulièrement efficace : il n'y avait que la voiture, un fond noir et l'inscription en lettre capitale), la marque venait combler elle-même le vide laissé par l'abandon des idéologies concurrentes, elle était le messie de l'après. Dans le cas de la banque, plus récent, il s'agissait moins de glaner les derniers feux de prestige d'aspirations progressistes déçues par les totalitarismes, que d'échafauder un paradoxe par oxymore, signe d'essoufflement de l'argument de vente : il s'agissait d'enterrer une seconde fois le communisme, en ajoutant à l'un de ses hérauts les plus intransigeants les signes négatifs de son idéologie - il s'agissait de déterrer la tête d'un mort, de la coiffer d'un melon d'épines et de la brandir au bout d'une pipe, d'un cigare. Quoiqu'au fond, peu importait ce mort, ce qui comptait, c'était faire rire aux dépends de l'idéologie vaincue - et encore. Il ne s'agissait de cela que pour faire rire, et il ne s'agissait de faire rire que pour faire vendre. De même, peu importait cette banque plutôt qu'une autre, et il n'est pas indifférent que seule l'image soit restée. Mais bref. Dans les deux cas, seule ou inversée, pour détourner à son profit les miettes de prestige agonistique ou pour raviver par le paradoxe les braises et le soufre qui, peut-être, dorment encore sous les cendres, l'idée de révolution suffisait à faire réclame.

À présent, l'argument en a rejoint d'autres et ne suffit plus à faire sensation, c'est-à-dire à faire pub (#3). On ne considère même plus comme utile de le mâtiner de scandale. Du reste, il s'agit de la révolution française, de la marseillaise qui n'est plus depuis longtemps un chant révolutionnaire, à peine un hymne national, plutôt un chant de stade dont on a du mal à se souvenir les paroles.

Dans cette image, l'idée de révolution est exsangue, malgré le rouge - il en reste seulement quelques signes (le rouge, précisément, un drapeau effiloché, un cri) qui se confondent avec ceux de l'armée (le cheval qui se cabre, l'étendard), et que l'on fait jouer avec d'autres signes (le rouge et blanc, les rennes, les cadeaux, tout l'attirail de la Noël), que l'on croise pour en faire un chant-valise et une photo-valise, bref un logo-valise et un slogan-valise. On y ajoute aussi la dose insciente de signes des temps (la bouche tordue de la femme, son gilet ouvert sur son soutien-gorge rouge, sa peau blanche sur la peau de plastique érubescente du cheval, et reluisante), qui ferait de cette marque guidant le peuple dans ses stores, une vulgarité guidant le peuple chez elle.

Et ce d'autant que le détournement (réussi) de la Marseillaise fait du lecteur un enfant du Megastore érigé en Patrie.

Mais la fatigue me tombe dessus, alors tant pis pour le changement des citoyens en clients (Aux cartes !), des soldats en consommateurs (Signez vos chèques en blanc !) et du cri de Delacroix en cette bouche de femme tordue de toutes les pubs et de tous les excès facturables. Le cri du pouvoir d'achat, oui, qui prend des airs de liberté libertaire. Toutes ces bouches qui font yeah.


D'un point de vue tragélaphien, toutefois, il est intéressant de noter que ce cheval rouge à ramures doit réveiller l'idée des rennes de noël. Mais les bois sont ceux d'un cerf (#2).

Excipit la chevauchée virginalo-capitaliste

mardi 21 décembre 2010

Charles Baudelaire, poète comme X

N.D. me prête un livre que je ne connais pas :


Je l'ouvre, il s'agit d'un album par planches. La structure en est à peu près fixe : "X Y, il [locution verbale au présent]" Où X, Y sont les nom et prénom d'un auteur français du siècle dernier - je veux dire du XXème. Puis la planche déroule en quatre cases l'action énoncée par la première, souvent de façon dérisoire. Le principe est le plus souvent d'illustrer ou de détourner l'une ou l'autre caractéristiques célèbres d'un écrivain, une anecdote connue de sa biographie, ses tendances politiques (Céline, Brasillach), un trait peu reluisant de caractère avéré ou non (Sartre, Léautaud, Apollinaire), une citation fameuse (Breton), son protocole d'écriture (Michaux et les drogues, Machin et l'ennui), etc. Un petit livre épatant sur la réception de la littérature et sur les idées toutes faites que les salons des conversations colportent, à coup de dictionnaire Larousse ou de Lagarde et Michard. C'est parfois très réussi, parfois moins, bref. Et puis, soudain, au second tiers du livre, peut-être, assez loin en tout cas pour qu'on en soit surpris, cette planche :

Et quelques remarques en passant :

1) Baudelaire est le seul écrivain à être représenté dans l'exercice de la profession : la plume à la main - parce qu'il est LE poète ?

2) En comparaison, Apollinaire trouve une rime par hasard au commissariat, Michaux déplore de ne pas faire d'expérience hallucinatoire "plus littéraire", et Machin (je ne me souviens décidément plus de quel romancier il s'agit) aurait bien écrit un livre, mais il a perdu son crayon. Ce dernier exemple, surtout, vaut qu'on le lui compare. Au contraire des deux autres qui illustrent la part de hasard ou de hasardeux dans le processus créatif, Baudelaire et Machin tiennent (au moins potentiellement) tous deux l'instrument qui leur permet d'écrire. Et au crayon du romancier s'oppose la plume du poète. L'exactitude historique, parfois, vient au secours du stéréotype à relayer (à vérifier - cf la plume de fer qui gratte le papier dans une lettre de CB à GF).

2) Ce qui semble suggérer que Baudelaire est là en tant que poète par excellence, c'est qu'il marque également le décrochage de l'œuvre par rapport à son contrat implicite initial : il semblait plutôt s'agir jusque là d'auteurs du XXème siècle, comme le suggèrait aussi le titre parodique. Comme si la littérature moderne - dans les représentations que le grand méchant On s'en fait - dérivait de l'œuvre de Baudelaire, ou plutôt de Baudelaire à l'œuvre, puisque c'est sa position d'écrivain dans le monde qui est ici mis en images (voir 5).

3) Que ce soit un poète, aussi, n'est pas anodin. Le seul autre écrivain français du XIXème siècle, et qui lui fait pendant, est aussi un poète, Verlaine, qui n'est pas caché dans l'herbe, mais qui cache, lui aussi, LE poète, Rimbaud, mais qui a fait le choix de la vie, le choix du vin - qui a pris l'injonction de Baudelaire à la lettre (Enivrez-vous ! qu'il nous disait, Renivrez-vous ! qu'il ajoutait) et qu'on voit non pas la plume à la main, mais une caisse d'alcool dans les bras. Non pas assis à son bureau - pour s'en aller s'isoler dans la cave à charbon, et y descendre comme on monterait dans une tour d'ivoire renversée - mais entrant en cours de cases et revenant du magasin, de la rue. Baudelaire vs. Rimbaud, autre image attendue et ici esquissée par la mise en parallèle des deux couples en leur intérieur.

3 bis) Je voulais juste dire que la poésie est chargée de dire les antécédents prestigieux de la littérature. Au contraire, les écrivains précédents se partageaient entre romanciers et poètes, plutôt minoritaires. La politique d'ouverture se poursuivra d'ailleurs par deux figures d'outre-Rhin : Freud (la planche que je préfère), et Nietzsche. L'allemagne étant un "peuple de [penseurs]", comme vous savez. (Le choix est là encore très bon, et aussi de les mettre en regard. Il y aurait d'ailleurs à dire de la présence dans les deux cas de l'enfance : Freud en ennemi de son neveu, Nietzsche gâteux retombé en enfance, et qui, en somme, a pris le parti de cette dernière)

5) Les traits retenus pour la planche "Baudelaire" sont donc : "poète", et : "en butte contre le monde extérieur représenté par la voix prosaïque d'une maîtresse qu'on ne voit pas, qu'on n'écoute pas, mais qu'on entend". Bref, l'éternelle et en effet très-baudelairienne tension entre la poésie et le monde, l'écriture et les exigences matérielles, la muse bleuie par le froid de l'hiver, la soupe, et les nuages. C'est du reste une planche qui illustre à la perfection ce dernier poème en prose ("La soupe et la nuage"), une fois qu'on l'a mâtiné un peu du poème "Paysage", autre poème d'intérieur (mais en vers) où le poète veut s'isoler du monde dans sa mansarde comme dans une tour d'ivoire où il pourra créer à son aise.

6) Ce dernier point suscite une remarque d'ensemble sur les ressorts comiques de ce morceau de bande dessinée. Le scénario de la planche et sa pointe sont les suivants : Baudelaire est en train d'écrire "Le Serpent qui danse", que Sardon a sans doute choisi pour sa valeur emblématique de "classique". Quand on arrive, in medias res, le poète a déjà écrit le premier octosyllabe, et les quatre premiers pieds du second vers qui en compte cinq. Enfin, qui doit en compter cinq, puisque l'effet comique est amorcé par le fait que le lecteur connaît déjà le poème, et sinon le dernier mot, tout au moins le rythme, comme une musique. Il faudra au poète les quatre cases pour trouver la syllabe manquante. Le rapport "longue durée"/"mot court" renforce l'effet comique, ainsi que le mot qui sera finalement retenu : "beau". La chute comique suscite donc une manière de "tout ça pour ça" de la part du lecteur. Mais au niveau du trait parodié (la difficulté d'être poète à l'apogée du capitalisme), l'adjectif final est on ne peut mieux choisi: il s'agit bien, en effet, de trouver ce "beau" que le monde s'échine à écarter de vous. D'autant que le lecteur avisé aura remarqué que l'auteur du Comix, emporté par sa logique de pastiche du processus créateur, avait remplacé la "chère indolente" du poème original par une "belle indolente". Bref, ce Sardon - dans le nom ou le pseudo duquel pouffe un rire sardonique - a soigneusement monté la machine à pastiche de ce joli bout de bd.


Et Xipit le Baudelaire dessiné

samedi 2 octobre 2010

interdit d'être


(très belle image que p. z. vient d'accrocher à l'un de nos murs communs)

Excipit to be not or not to be